La baisse de vision et d’audition sont liées à la perte cognitive

Un nombre croissant d’études lie les baisses d’acuités sensorielles, comme une vision et une audition amoindrie, à un déclin des capacités cognitives. Notre cerveau, semble-t-il, a des limitations et quand il doit lutter pour comprendre le monde environnant (lire un texte ou comprendre un discours) il pourrait être moins capable d’accomplir d’autres tâches importantes.

Bien qu’une relation de cause à effet soit encore à prouver, des présomptions s’agrègent pour suggérer que des déficits non corrigés en vision et audition accélèrent le déclin cognitif.

Baisse de vision et perte cognitive

Des statistiques américaines démontrent l’importance de ce lien. Le nombre d’américains présentant une vision déficiente, souvent non détectée chez les adultes âgés, devrait doubler d’ici 2050 ; les pertes auditives (souvent non traitées ou sous-corrigées) affectent presque les deux tiers des adultes de plus de 70 ans ; la combinaison des handicaps visuel et auditif se retrouvent chez 1 adulte sur 9 chez les 80 ans et plus (moins d’1 sur 5 n’a aucun des deux), et la prévalence de la démence double actuellement tous les 20 ans.

La dernière étude publiée en Août 2017 dans JAMA Ophtalmology montre que, parmi un échantillon représentatif de presque 3 000 américains âgés et un second échantillon de 30 000 bénéficiaires du Medicare, une vision amoindrie est associée à un état cognitif diminué.

Les deux études ont utilisé différentes mesures des capacités cognitives comme la mémoire, l’orientation, la capacité de planification. Les chercheurs concluent que la consistance de leurs observations suggère que l’association entre une vision amoindrie et des fonctions cognitives diminuées est tangible.

L’auteur principal, le Dr Suzan Pershing, ophtalmologiste à Stanford University School of Medicine, déclare que « bien que ce lien ne prouve pas que la perte visuelle cause un déclin cognitif, intuitivement il est logique de penser que, moins les gens sont engagés dans le monde, moins ils reçoivent de stimulations cognitives et plus ils auront de risques de décliner sur le plan cognitif. »

Une étude précédente sur 625 personnes âgées du Dr Mary A.M. Rogers et de Kenneth M. Langa (Université du Michigan) trouve que ceux qui ont une vision mal corrigée présente un risque accru de 63 % de développer une démence sur une période de 8,5 ans. Les sujets atteints de troubles de la vision qui ne consultaient pas un ophtalmologue avaient 5 fois plus de risquesde développer un déclin cognitif et 9,5 fois plus de risques de développer Alzheimer.

« Ce n’est pas totalement irrémédiable, » relate le Dr Pershing. « Si vous améliorez la vision de sujets atteints de déclin cognitifs ils peuvent faire des progrès ».

La  perte cognitive marqueur de la perte auditive ? Ou l’inverse?

Il en va de même pour l’audition, où il existe des preuves plus solides que des pertes auditives peuvent accélérer le déclin cognitif. Cependant il n’y a pas encore de certitudes que le port d’un appareil auditif correctement réglé puisse diminuer le risque de démence ou retarder son apparition [NDT : mais est-on prêt à prendre un tel risque?]. Une étude financée par l’Institut National du Veillissement ( National Institute on Aging) devrait montrer d’ici 5 ans si l’utilisation d’aides auditives peut aider à préserver les fonctions du cerveau chez les gens âgés devenus sourds.

Dr. Frank R. Lin, oto-rhino-laryngologiste au Johns Hopkins Centre de la santé et du vieillissement (Johns Hopkins Center on Aging and Health), déclare : « l’impact potentiel est immense », spécialement maintenant. Des sociétés comme Apple et Samsung devraient bientôt lancer des aides auditives qui coûteraient entre 50 et 300$ au lieu des 5000$ la paire, rendant ces aides beaucoup plus accessibles. [NDT : il se passera encore au minimum 3 ans avant que l’administration américaine codifie et autorise cette nouveauté et l’article en référence parle plutôt d’un écart de 300$ contre 2000$ l’unité]. (Le Dr Lin a déclaré « [l’hypermarché] Costco a fait un énorme pas vers l’accessibilité » en baissant le coût des aides auditives ajustées par des audioprothésistes bien formés).

Voilà ce que nous savons déjà : une étude prospective de 1984 personnes âgées, dirigée par le Dr Lin, montre que ceux qui présentaient déjà des pertes auditives établies avaient 24 % de plus de risques de subir des pertes cognitives sur les 6 années suivantes.

Leurs capacités cognitives déclinaient jusqu’à 40 % plus vite que les normo-entendants. Ils présentaient des limitations cognitives sur la réflexion et la mémorisation, avec une aggravation moyenne avancée de 3 ans par rapport aux normo-entendants. Et plus la perte était élevée au début de l’étude, plus grande était leur perte cognitive dans le temps.
« Les personnes âgées avec une perte auditive font face à un risque accru de démence, même quand on contrôle les maladies comme le diabète et la surtension artérielle » déclare le Dr. Lin dans une interview, « Donc nous pensons que c’est causalement lié ».

Il suggère trois pistes qui pourraient expliquer comment les pertes auditives et la démence sont liées. La première implique la « charge cognitive ». Quand vous n’entendez pas bien, le cerveau reçoit des signaux brouillés, ce qui le force à travailler plus pour deviner le sens des messages.

Un deuxième mécanisme pourrait être que les personnes qui entendent mal tendent à devenir isolées socialement, ce qui résulte en une diminution de stimulation cognitive d’où dérivent des pertes auditives.

Peut-être plus importante, la troisième explication possible implique la structure du cerveau : la perte auditive entraîne une atrophie accélérée du cerveau dans la région du cerveau dédiée à l’audition, région qui est aussi impliquée dans les fonctions de mémorisation, d’apprentissage et de réflexion.

A l’Université de Washington (St Louis), Jonathan Peelle et ses collègues ont montré grâce à des IRM fonctionnelles que même des sujets avec des pertes auditives légères «recrutent plus leur cortex frontal », ce qui veut dire que la région du cerveau impliquée dans la réflexion et la prise de décision est surchargée pendant le travail de compréhension de la parole.

« Même chez des jeunes adultes avec une audition cliniquement normale » dit le Dr. Peelle, « juste une légère baisse dans la façon dont ils entendent engage plus leur cortex frontal ». Quand la perte auditive est avancée, des études prouvent que le cortex auditif rétrécit, ce qui pourrait diminuer la faculté du cerveau à réaliser d’autres tâches qu’entendre, dit-il encore.

Le dépistage: volontaire aujourd’hui

Bien que le rapport coût-efficacité de programmes de dépistage pour la vision et la parole chez l’adulte âgé soit encore à démontrer, les experts recommandent fortement des examens réguliers pour une détection précoce qui pourrait diminuer le risque de démence et certainement améliorer la qualité de la vie.

L’Académie Américaine d’ophtalmologie recommande un examen complet des yeux tous les 2 à 4 ans pour les sujets de 40 à 54 ans exempts de symptômes ou de facteurs de risque de perte de vision, en augmentant à tous les 1 à 3 ans pour ceux âgés de 55 à 64 et tous les 1 ou 2 ans après. Les examens peuvent aider à préserver la vision en détectant des problèmes corrigibles ou traitables comme le glaucome, la cataracte ou le DMLA.

L’association Américaine Parole-Langage-Audition ( American Speech-Language-Hearing Association ) recommande un test auditif « au moins tous les 10 ans jusqu’à 50 ans, et tous les 3 ans après ». Comme le Dr. Lin l’expliquait, la perte auditive peut apparaître si graduellement que les sujets ne se rendent compte du handicap que lorsqu’il est très avancé.

Philippe Ecrement
Innovation

Cet article est la traduction libre de l’article du New-York Times « Vision and Hearing Loss Are Tied to Cognitive Decline » de Jane E. Brody du 25 Septembre 2017